La tolérance est-elle compatible avec l'unité nationale?

Au XVIe siècle, l'État-nation, forme institutionnelle d'avenir, n'en est pourtant qu'au début de son histoire. Si le royaume de France est nettement plus homogène que ceux des Habsbourg d'Espagne et d'Autriche, il n'est encore en 1598 qu'un « agrégat de peuples désunis » selon la célèbre formule qui sert à Mirabeau deux siècles plus tard. Chaque province, chaque pays, chaque ville, chaque paroisse, chaque corps social ou professionnel conserve son originalité qui s'incarne dans des privilèges que les sujets du roi définissent comme leurs libertés auxquelles ils demeurent profondément attachés comme à un produit inaltérable de l'histoire.

Dans le royaume coexistent environ une soixantaine de coutumes principales complétées par trois cents coutumes locales qui constituent les droits public et privé de base. La loi du prince ne leur devient supérieure que dans les cas où celles-ci restent incomplètes ou trop embrouillées. Si l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539 améliore l'unité en imposant le français pour tous les actes judiciaires, l'attachement à l'originalité de son statut reste un trait de mentalité dominant jusqu'à la table rase révolutionnaire de 1789.

Devant une telle déficience du politique pour la construction d'une unité nationale par l'uniformisation, et devant l'importance du localisme dans l'entretien du patriotisme, il est évident que le partage de la même religion apparaît comme le meilleur ciment pour solidifier le conglomérat des jeunes États-nations. La fraternité dans la même foi donne un supplément d'âme à la relation au royaume, qui passe encore essentiellement par la fidélité à la dynastie régnante.

Pourtant, un clivage très net entre deux approches du fait national sépare les Français pendant les guerres de religion. Les catholiques intransigeants se situent d'abord comme des fidèles de la « république chrétienne » européenne, c'est-à-dire comme des membres d'une aire de civilisation définie avant tout par la relation à Dieu sous l'autorité de la Sainte Église romaine. Pour les plus radicaux des Ligueurs, l'identité politique française ne constitue qu'un sous-ensemble de cette internationale. Les catholiques modérés trouvent dans une vive conscience nationale une des raisons essentielles d'accepter une tolérance transitoire, en espérant le retour à l'unité religieuse par des moyens pacifiques. À l'échelle française, leur patriotisme, justifie leur acceptation de l'Édit de Nantes.